En janvier de l’année dernière, le Français Wang Lexin (Albin Warin) a ouvert sa première boutique de vêtements sous sa propre marque sur la rue Fumin, dans le district de Jing’an. En moins d’un an, il en possède déjà cinq. Ses boutiques se sont implantées dans d’autres villes, la plus éloignée se trouvant même en Californie, aux États-Unis.
C’est un homme empreint de romantisme, convaincu qu’à l’ère du e-commerce, la chaleur humaine devrait encore être véritablement ressentie et transmise. À ses yeux, la rue Fumin, qui allie cosmopolitisme et vie quotidienne authentique, offre toutes les conditions nécessaires pour concrétiser son rêve.
Du matin au soir, la vie y bat son plein. Sa clientèle couvre des créateurs, des artistes, des voyageurs et des habitants du quartier, avec des âges allant d’une vingtaine d’années à plus de soixante ans. « Ce sont ces personnes bien réelles qui me donnent la confiance. De plus en plus de gens se rendront compte qu’ils ont besoin d’espaces physiques pour renouer avec le monde réel », confie Wang Lexin. « Les boutiques physiques offrent une expérience et des émotions que le shopping en ligne ne peut pas apporter. Je crois en l’importance de créer des espaces physiques, de transmettre des émotions et de tisser des liens entre les personnes. »
C’est aussi l’essence de sa marque, « Academy of Love » (Académie de l’amour) : l’amour devrait appartenir à chacun. En entrant dans sa petite boutique, le blanc s’impose partout. L’intention derrière ce choix est évidente : l’amour pur.
Voici le récit de Wang Lexin :
Un double échec entrepreneurial au Japon et aux États-Unis
Enfin, le tournant décisif à Shanghai
Je viens d’une toute petite ville glaciale du nord en France. Ma vie est liée à Shanghai depuis longtemps, bien avant même d’y avoir mis les pieds.
C’est une longue histoire, qui remonte à mes dix ans. À l’époque-là, j’étais en internat. Quand on me demandait d’où je venais, je prétendais toujours être né à Shanghai. Pourquoi Shanghai et pas ailleurs ? C’est parce que, quand j’étais enfant, j’avais lu une bande dessinée, Les Aventures de Tintin, dans laquelle il y avait beaucoup d’histoires sur Shanghai. Je me suis donc toujours imaginé comme un enfant de cette ville. Ce livre m’a ouvert l’esprit et a fait naître en moi le désir d’explorer le monde, de découvrir de nouveaux lieux et de nouveaux pays.
En 2008, l’année des Jeux olympiques de Beijing, je suis arrivé pour la première fois à Shanghai, la patrie imaginaire. En fait, les Occidentaux ont souvent de nombreux stéréotypes et préjugés sur la Chine. Mais tout à Shanghai m’a surpris, et ce, dans le bon sens du terme. J’ai trouvé que cette ville était pleine de charme et de vitalité, et que les Shanghaiens étaient particulièrement accueillants. J’ai été immédiatement séduit par cette ville. Depuis lors, Shanghai n’a cessé de me surprendre.
J’ai commencé à entreprendre très tôt, à 21 ans précisément. J’étais alors au Japon, mais en tant qu’entrepreneur étranger, y créer une entreprise était bien plus difficile que cela ne l’est en Chine aujourd’hui. Cette première tentative s’est soldée par un échec, mais je n’ai pas abandonné. Je suis ensuite parti à New York, ville à la concurrence féroce. J’étais jeune et plein de rêves, mais la réalité m’a de nouveau rattrapé brutalement. J’ai finalement tout perdu.
Après toutes ces expériences, je suis retourné à Shanghai pour me lancer dans l’industrie de la mode. C’était en 2012. J’ai créé ma propre marque de chaussures, « Mr Monkey ». Nous avions un modèle classique spécialement conçu pour les enfants : des chaussures en toile blanche sur lesquelles ils pouvaient dessiner. Le plus étonnant, c’était que les dessins pouvaient être effacés et refaits, ce qui rendait le produit très ludique. Ce modèle a connu un grand succès.
Nous avons ensuite étendu notre gamme aux adultes et collaboré avec de nombreux artistes pour créer une plateforme de collaboration artistique où leurs créations étaient imprimées sur nos chaussures. Avec le recul, cela peut être considéré comme une forme précoce de personnalisation. Quelle que soit l’époque, les gens recherchent des produits permettant d’affirmer leur individualité. J’ai développé cette marque pendant près de sept ans avec beaucoup de succès.
En 2017, ma fille est née. Comblé tant sur le plan professionnel que familial, je me demandais : peut-on vraiment être si heureux ? Je n’arrive pas à croire que ce soit vrai. La vie m’a rapidement donné sa réponse : peu après sa naissance, ma fille a connu de graves problèmes de santé, et c’était une catastrophe qui a failli détruire notre famille.
J’ai alors pris la difficile décision de vendre la marque « Mr Monkey » en 2018. La maladie de ma fille m’a amené à reconsidérer ma vie, et j’ai décidé de consacrer plus de temps à ma famille.
Apprendre à aimer chaque jour
Soi-même et la vie elle-même
Après tout, qu’est-ce que le bonheur ? Durant cette période de douleur, je me suis posé cette question sans cesse. Au fil du temps, j’ai commencé à me demander à quoi ressemblait le bonheur aux yeux des autres. J’ai donc créé « Happiness Architect », une plateforme éducative fondée sur la psychologie positive, pour aider individus et entreprises à retrouver leur valeur intrinsèque. Parallèlement, j’ai lancé le programme China Happiness Project.
J’ai interviewé de nombreuses personnes et partagé leurs histoires : des gens qui ont osé prendre leur vie en main, suivre leurs passions et devenir ce qu’ils rêvaient d’être. La plupart ont traversé bien des épreuves, affronté la pression de la société, de leur famille et de leurs amis, mais n’ont jamais renoncé à leurs rêves.
La vie d’autrui et ma propre expérience convergent vers une certitude : l’homme n’est pas né pour être heureux ; dans une certaine mesure, ce n’est qu’en vivant des moments de rupture que l’on parvient à comprendre la véritable essence du bonheur.
Des années plus tard, en baptisant ma nouvelle marque « Academy of Love », j’ai aussi prolongé ce projet d’une certaine manière. Car j’estime que l’amour, tout comme le bonheur, est quelque chose qui s’apprend. Je devrait aussi remercier ma fille, car c’est sa maladie qui m’a poussé à faire une pause et à réfléchir à l’amour et au bonheur..
Nous avons beaucoup à apprendre au cours de notre vie. Certaines choses s’acquièrent par l’éducation familiale durant l’enfance, mais la plupart s’apprennent à l’école. Pourtant, personne ne nous apprend à aimer. C’est quelque chose que nous devraient découvrir par nous-mêmes. En créant cette marque, j’ai voulu avant tout lui donner un sens, et l’amour est au cœur de ce sens. Chaque jour, nous apprenons à aimer, non seulement les autres, mais aussi nous-mêmes et la vie elle-même.
Au-delà de l’amour, cette marque repose sur deux autres piliers. Le premier est le blanc, notre signature visuelle. Le blanc symbolise non seulement la pureté de l’amour, mais sert également de toile sur laquelle chaque individu peut créer sa propre personnalité unique. Le second pilier est l’universalité : cette marque appartient à tout le monde, et tout le monde peut la porter, car l’amour devrait appartenir à chaque âme. Le monde de la mode compte aujourd’hui de nombreuses marques de fast fashion et de luxe. Notre objectif est d’offrir une expérience haut de gamme, tout en maintenant un prix accessible et une haute qualité de produit.
Heureusement, depuis sa création, « Academy of Love » a progressé sans encombre. Les défis auxquels j’ai été confronté ont surtout été une lutte contre moi-même. Je pense qu’en affaires, il ne faut pas se focaliser sur ce que font les autres, mais plutôt sur les valeurs que l’on veut transmettre. Je cherche chaque jour à faire mieux : améliorer l’expérience client, développer des produits toujours plus innovants. Il me suffit donc de lutter chaque jour contre mes propres insuffisances.
La Chine, plus que partout ailleurs,
permet d’expérimenter rapidement et de se lancer sans tarder
Créer cette marque, c’était réaliser mon rêve. J’avais depuis longtemps l’emplacement idéal en tête pour ma première boutique : la rue Fumin, qui incarne parfaitement l’équilibre entre modernité et tradition shanghaienne. J’ai eu la chance de trouver ce boutique à la fin de l’année dernière et de signer le contrat le 1er décembre, jour de mon anniversaire, ce qui a rendu ce moment particulièrement symbolique. Un an plus tard, je suis pleinement satisfait de ce choix.
À l’heure actuelle, nous avons ouvert deux boutiques à Shanghai et une en Californie, aux États-Unis. Bientôt, nous ouvrirons les boutiques à Hangzhou et à Hong Kong, ce qui portera le total à cinq boutiques d’ici la fin de l’année. C’est vrai, cette marque s’est développée rapidement, car l’amour se propage vite. Les loyers sont certes élevés à Shanghai, mais je suis persuadé qu’en agissant avec sincérité et en touchant les gens, ils viendront quand même.
Cette année, la rue Fumin et le quartier de Jing’an m’ont beaucoup inspiré. Nous avons créé une veste baptisée « Fumin », directement inspirée de ce lieu. Ses boutons intègrent des éléments chinois tandis que sa coupe conserve le style français traditionnel : une fusion de deux cultures. En créant ce vêtement, je voulais aussi offrir un « cadeau » à ce quartier.
Au début, je pensais que la marque s’adresserait à un public ciblé. Mais en réalité, notre clientèle couvre une large tranche d’âge, des jeunes filles d’une vingtaine d’années aux femmes de plus de 60 ans. Certains achètent pour eux-mêmes, d’autres pour offrir à leurs proches. Après tout, ils sont ornés d’un petit cœur, ce qui en fait des cadeaux parfaits. On voit souvent des couples acheter avec enthousiasme des tenues assorties ornées de ce petit cœur. Des femmes âgées du quartier, toujours élégantes, viennent aussi régulièrement. C’est un vrai plaisir de voir ces scènes. Cela m’a fait comprendre que nous ne vendons pas seulement des produits, mais aussi des émotions.
Récemment, la boutique a accueilli des visiteurs particuliers : des responsables du district de Jing’an. Ils m’ont dit être ravis de voir de nouveaux projets entrepreneuriaux s’implanter ici et des amis étrangers venir y tenter leur chance. Franchement, je suis entrepreneur depuis longtemps et j’ai constaté que chacun de mes lancements en Chine s’est déroulé sans difficulté, car le gouvernement encourage réellement l’entrepreneuriat.
En Chine, il est aisé d’expérimenter de nouvelles choses et l’accès aux ressources est très pratique. La Chine possède non seulement une industrie manufacturière puissante, mais s’est aussi transformée en grande économie de services. Cette combinaison offre aux entrepreneurs toutes les ressources nécessaires. Lorsqu’on crée une entreprise, le temps est la ressource la plus précieuse. En Chine, l’efficacité remarquable permet d’en gagner énormément, facilitant l’expérimentation rapide et les lancements accélérés plus que partout ailleurs. C’est précisément pour cette raison que j’ai toujours eu une vision positive du marché chinois.
C’est particulièrement vrai dans le district de Jing’an, qui rassemble de nombreuses marques haut de gamme et promeut l’économie des « premières boutiques ». Installés ici depuis moins d’un an, nous recevons régulièrement des invitations à participer à des événements commerciaux et promotionnels. Récemment, nous avons participé à un événement dans le quartier d’affaires où le gouvernement a distribué des coupons de réduction aux clients venant acheter dans notre boutique, ce qui a beaucoup aidé notre activité. J’espère voir davantage d’entrepreneurs étrangers s’installer ici. La rencontre et la fusion de différentes cultures sont toujours une évolution positive.